Notes de lecture – The woman who smashed codes, Jason Fagone


Ce livre raconte la vie pour le moins romanesque d’Elizebeth Friedman (née Smith), pionnière de la cryptanalyse.

Née au sein d’une famille de Quakers à la fin du 19ème siècle, Elizebeth fait des études de littérature avant de rencontrer par hasard dans la bibliothèque de Chicago George Fabyan, milliardaire fantasque, qui l’embauche dans son centre de recherche privé, Riverbank, où elle est rattachée à une équipe cherchant à démontrer que l’œuvre de Shakespeare a en réalité été écrite par Francis Bacon.

Le philosophe Francis Bacon avait inventé un procédé, relevant plus de la stéganographie que de la cryptographie, permettant de dissimuler des messages au sein d’un autre texte.

La méthode à suivre pour cacher le message secret « abc » dans le message anodin « j’aime les canards » est la suivante :

  • à ‘a’ on associe le quintuplet 00000, à ‘b’ le quintuplet 00001, à ‘c’ 00010.
  • on découpe le message contenant en groupe de 5 lettres : « j’aime », « les ca » et « nards ».
  • on encode les quintuplets dans les groupes de 5 lettres en utilisant la police de caractères (on utilisera la casse étant donné que le présent fichier est un fichier texte sans police) : 00000 est encodé en « j’aime », 00001 en « les cA » et 00010 en « narDs », si bien que le message final est « j’aime les cAnarDs ».

Si l’on souhaite cacher le message « def », les trois quintuplets de bits sont 00011, 00100 et 00101, si bien que le message encodé est « j’aiME leS canaRdS ».

On notera au passage que le procédé de Bacon est relativement similaire à des techniques stéganographiques plus récentes consistant à cacher une information dans des bits de poids faibles d’une image.

L’équipe en question était dirigée par Elizabeth Wells Gallup, qui avait publié « The Biliteral Cypher of Sir Francis Bacon Discovered in his Works and Deciphered by Mrs Elizabeth Wells Gallup », ouvrage où elle affirmait que dans ses messages codés, Bacon révélait entre autre être le fils illégitime de la Reine Elizabeth.

Au sein de Riverbank, Elizebeth Smith travaillera avec William Friedman, jeune généticien qui deviendra son mari en mai 1917.

Ils réalisèrent assez rapidement que leur tâche revenait à chasser des fantômes : d’une part les messages prétenduement décodés étaient relativement cryptiques ou d’un style éloigné des écrits usuels de Bacon, d’autre part les techniques d’impression à l’époque de Shakespeare étaient trop rudimentaires pour permettre de cacher des messages en jouant sur la police de caractères, si bien qu’Elizebeth et William sautèrent sur l’occasion lorsque Fabyan offrit au gouvernement américain de mettre à disposition son laboratoire pour l’effort de guerre, en particulier dans le domaine de la cryptanalyse.

Elizebeth et William Friedman eurent alors à faire à un flot ininterrompu de messages interceptés par différents clients (War department, US Nay, Department of State…). Les techniques de chiffrement reposaient essentiellement sur des variantes du chiffrement de César, du chiffrement polyalphabétique, et l’utilisation d’un dictionnaire ou d’un livre convenu à l’avance par Alice et Bob.

Lorsque cette dernière technique est utilisée, les protagonistes vont s’échanger des messages constitués de triplets de nombres du style « 138-4-45 » qui s’interprètent comme « 45ème mot de la 4ème colonne de la page 138 ». L’utilisation d’un ouvrage inconnu n’est pas nécessairement un obstacle à la cryptanalyse, en particulier lorsque le livre-clé est un dictionnaire, constitué d’entrées triées alphabétiquement : il est relativement facile d’identifier les connecteurs usuels du style le/la/de/du qui vont être fréquents.

Une fois qu’on a par exemple identifié que « 138-4-45 » est le mot « le », le triplet « 139-1-12 » sera probablement un mot commençant par « le », « li » ou « lo ».

Le travail des Friedman fut jugé suffisamment satisfaisant pour qu’il soit décidé de créer fin 1917 une école de cryptanalyse avec Elizebeth et William Friedman pour enseignants.
William fini par être incorporé dans l’armée américaine (dans le Signal Corps) et envoyé en France à Chaumont, sa relation avec Elizebeth devenant épistolaire pour quelques temps.

Après la fin de la guerre, tous deux quittèrent Riverbank, non sans que Fabyan ne mette en oeuvre les moyens les plus déloyaux pour entraver leur fuite.

Installés à Washington fin 1920, Elizebeth et William furent embauchés par le gouvernement américain. Elizebeth travailla brièvement pour l’US Navy avant d’accoucher de leur premier enfant. Elle fut ensuite employée à partir de 1925 par les gardes-côtes, où son équipe intercepte et décrypte les messages échangés par les contrebandiers introduisant de l’alcool durant la prohibition. La tâche des gardes-cotes n’était facile, les contrebandiers faisant preuve d’une sécurité opérationnelle assez élaborée (système de chiffrement variant d’un ensemble de navires à l’autre, mise à jour hebdomadaire des secrets de chiffrement). Cette expérience constituera une répétition générale de la seconde guerre mondiale, durant laquelle son unité recentrera son activité sur les réseaux d’espions nazi en Amérique du Sud.

En parallèle, William aura une carrière similaire au sein de l’armée américaine. Il créera en 1930 le Signal Intelligence Service (SIS), embryon de ce qui deviendra plus tard la NSA. Son équipe réalisera la cryptanalyse des codes Red et Purple de l’empire japonais et créera aussi la machine Sigaba destinée à protéger les communications américaines.

En résumé, l’ouvrage expose différents morceaux aussi passionnants que méconnus de l’histoire du renseignement technique, en particulier concernant la carrière d’Elizebeth (la carrière de William étant évoquée dans d’autres ouvrages, notamment The Puzzle Palace de James Bamford ; il est intéressant de noter qu’Elizebeth n’est que très brièvement mentionnée dans cet ouvrage et y est essentiellement présentée comme la compagne de William Friedman).

Dans un registre totalement différent, l’adaptation en BD du livre « Les grandes oubliées » de Titiou Lecoq, offre un éclairage intéressant sur la postérité d’Elizebeth Friedman : s’il y a si peu de femmes dans les livres d’histoire, c’est moins parce qu’elles étaient « empêchées » par les grossesses, l’éducation des enfants et les tâches ménagères que parce qu’elles ont été systématiquement oubliées, plus ou moins consciemment, par les hommes chargés d’écrire l’Histoire.

Le relatif oubli dans lequel était tombé jusqu’à peu Elizebeth Friedman pourrait donc être une parfaite illustration de cette thèse, le secret de ces activités n’ayant pas empéché son mari de passer à la postérité.


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